Tchad | Idriss Déby déshabille Saleh Kebzabo

Le 10 août 2013, veille de la fête de l’Indépendance, le chef de l’Etat accordait à la presse son interview traditionnelle.

A la question de savoir pourquoi il ne souhaitait pas reconnaître le statut de chef de file de l’opposition au député Saleh Kebzabo le président Idriss Déby a répondu que : « c’est à l’opposition d’accepter de le prendre comme chef de file. Mais ce n’est pas au pouvoir d’installer un chef de parti politique comme le président des autres partis politiques ».

Dès le 12 août, le parti de Saleh Kebzabo s’est fendu d’un communiqué de presse pour dire qu’il est « hautement attristé par l’inconséquence des propos du chef de l’état à l’issue de sa conférence de presse du 10 août 2013 par rapport au statut de chef de file de l’opposition politique ».

Le communiqué entend rappeler que le statut du chef de file est consacré par une loi du 4 août 2009 et qu’au regard des dispositions de l’article 7 de celle-ci, « l’UNDR se trouve consacrée, à travers son président, comme chef de file de l’opposition ».

Il serait donc exagéré de la part du chef de l’Etat d’affirmer que Saleh Kebzabo voudrait « s’imposer comme chef de file de l’opposition » d’autant plus, ajoute le communiqué, que le président de l’UNDR « l’est déjà vis-à-vis de la loi » et en veut pour preuve les différentes correspondances que le président Idriss Déby a adressées à l’intéressé « en tant que chef de file de l’opposition ».

Mais c’est en vain que les cadres de l’UNDR ont dépensé tout cet admirable trésor d’ingéniosité pour essayer d’escamoter ce qui, dans les propos du chef de l’Etat, ne souffre aucune ambiguïté et qu’il est à peine nécessaire de commenter pour deviner si Saleh Kebzabo a-t-il encore la carrure d’un chef de file de l’opposition.

Si les extraits des propos publiés sur le site internet de RFI ne permettent pas de déterminer exactement ce qui a pu fâcher l’UNDR, le site internet du Palais rose vient de publier l’intégral de l’interview accordée par le chef de l’Etat le 10 août 2013 mettant en évidence la difficulté qu’éprouve Saleh Kebzabo à faire valoir, auprès de ses pairs, son statut légal de « chef de file de l’opposition ».

Saleh Kebzabo voudrait être « imposé » (désigné) comme chef de file de l’opposition affirme Idriss Déby qui assure que ce dernier était venu le voir pour échanger sur cette question :

« Je vous assure que je l’ai reçu dans mon bureau, avant que je ne parte pour mes vacances à Am-Djarass et nous avons échangé sur la question de chef de file. Je ne peux pas l’imposer, lui, comme chef de file comme ça. C’est à l’opposition de trouver son chef de file » a-t-il précisé sans être contredit ni par l’UNDR ni par Saleh Kebzabo en personne (Interview du 10/08/2013).

Si, comme l’affirme le communiqué, le statut de chef de file est consacré par la loi, pourquoi eut-il fallu à Saleh Kebzabo d’aller voir le chef de l’Etat pour lui demander de « l’imposer, lui, comme chef de file » ? N’est-ce pas, comme le dit Idriss Déby, que « c’est à l’opposition de trouver son chef de file » en reconnaissant logiquement à Saleh Kebzabo ce droit légalement consacré ?

Cette demande de désignation comme chef de file manifeste une fois de plus l’abaissement progressif de Saleh Kebzabo devant le pouvoir toujours grandissant d’Idriss Déby au point de consentir à n’être qu’un pion du chef de l’Etat, un appoint quantitatif à l’œuvre de la « renaissance » et non plus une figure qualitative au service du processus démocratique.

En 2005, Saleh Kebzabo écrivait des volumes dans la presse pour dire tout le bien qu’il pense d’Idriss Déby : « le Tchad vit un cauchemar caractérisé par un pouvoir sans partage sous la férule implacable et impitoyable d’un homme, seul, qui a passé son temps à ruser, à mentir et à tromper tout le monde, à faire croire aux uns qu’il est des leurs contre les autres, à diviser quotidiennement ses compatriotes pour mieux les asservir, à diviser ses propres parents pour les opposer et être le seul recours ».

8 ans après cette sortie courageuse et pleine de vérité, Saleh Kebzabo, 65 ans révolus dont 23 dans l’opposition, a-t-il perdu ses illusions ou est-il devenu un opposant peu sûr de lui ?

La question mérite d’être posée. Ses très récentes déclarations à Ubiznews et Tchadnathropus sur « les voyous  qui entourent le chef de l’Etat », considérant qu’il s’agit d’un « entourage nocif qui ne peut pas permettre au pays d’évoluer » ont laissé songeur plus d’un observateur. Déclarations qu’il a ostensiblement réaffirmées en disant qu’il « ne pense pas que tous ceux qui entourent le président Deby l’aident vraiment à faire une bonne politique. C’est bien le contraire. Ce sont des échansons. Ils n’aident pas le Président de la République à gérer le pays convenablement, dans le Droit, dans la bonne gouvernance, dans le respect des libertés ».

Aux yeux de Saleh Kebzabo, le président Idriss Déby n’est donc plus vraiment cet « homme qui a pensé son temps à ruser, à mentir et à tromper tout le monde ». C’est en réalité « son entourage nocif » qui ne l’aide pas « à gérer le pays », à sortir le Tchad du gouffre dans lequel il se trouve plongé.

Saleh Kebzabo veut-il combler le déficit démocratique ou voudrait-il jouer auprès d’Idriss Déby le rôle de l’opposant modèle, prêt à se sacrifier pour aider le pouvoir « à gérer convenablement le pays, dans la bonne gouvernance » ?

Déjà, lors des récents débats parlementaires sur le projet de révision de la Constitution, le Président de l’UNDR et porte-parole de la CPDC a déclaré à la surprise générale que « lorsque nous avons élu le président de la république pour le mettre au-dessus de nous, c’est parce qu’on lui donne une stature, on lui donne une image, on le respecte, il est au-dessus de tous les Tchadiens » avant d’ajouter de façon totalement inattendue que le chef de l’Etat « est le père de tous les enfants du pays ».

Faut-il s’inquiéter de ne pas bien saisir le sens de ses mots, pourtant bien choisis et inlassablement martelés ou bien devoir concilier questionnement nécessaire et réserve féconde ?

Ces déclarations incongrues n’ont rien de surprenant aux yeux de ceux qui n’ont jamais perçu en Saleh Kebzabo la carrure d’un farouche opposant, lui renvoyant sans cesse à la figure sa participation active aux simulacres de gouvernements d’union nationale institués dans les années 1990.

Mais espérons que ce comportement n’est encore qu’accidentel.

© Tchadoscopie

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Directeur de la Publication : Mustapha B. Hattaby | Rédaction : Chroniqueurs bénévoles et Mustapha B. Hattaby

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