Des élections sénatoriales pour quel Sénat ?

D’après une dépêche qui circule depuis ce matin sur les sites internet, « le gouvernement tchadien s’active dans la préparation des premières élections départementales et sénatoriales de son histoire, prévues pour 2014 « .

Voilà une information surprenante s’agissant en particulier des « élections sénatoriales » .

Il est vrai que par mimétisme institutionnel, les représentants du peuple ont prévu dans la Constitution du 14 avril 1996 un Parlement bicaméral composé d’une Assemblée Nationale et d’un Sénat à l’exemple de ce qui se fait en France depuis des siècles.

Le Sénat tchadien était censé être représentatif des collectivités territoriales décentralisées. Mais ne il n’a jamais été installé et ses attributions avaient été dévolues à la seule Assemblée nationale.

Le référendum du 6 juin 2005 entérinant la révision de la Constitution a tout simplement confirmé la volonté de suppression de cette seconde chambre du Parlement dont les dirigeants n’ont jamais compris l’utilité dans une « démocratie » qui devait rester dictatoriale.

Près de 10 ans après sa suppression, le gouvernement envisagerait-il une nouvelle révision de la Constitution pour l’y réintroduire avec la ferme volonté de l’installer ?

Avant de mettre en oeuvre un tel projet, il vaut mieux organiser un débat public national pour savoir si les Tchadiens sont plutôt « pour » ou « contre » la multiplication d’institutions politiques de prestige (Conseil économique et social, Cour des comptes, Sénat, etc.) qu’un pays pauvre comme le Tchad ne saurait s’offirir le luxe d’entretenir au détriment des domaines de développement prioritaires (éducation, santé, emploi, etc.).

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Lire: http://french.peopledaily.com.cn/96852/8347456.html

De la CPCD à la CPDR, vers un multipartisme resserré ?

A en croire le site internet du Palais rose, des partis alliés au MPS créent la CPDR (Coordination des Partis politiques pour la Défense Républicaine). Une sorte de Canada dry de la CPDC (Coordination des partis Politiques pour la Défense de la Constitution).

S’il ne s’agit pas d’une tentative de braquage des idées de la CPDC par les amis de Déby, en tout cas ça y ressemble beaucoup. La CPDR étonne par sa ressemblance sémantique et structurelle à la CPDC, organisation créée il y a  9 ans (5 octobre 2004) par les opposants au régime d’Idriss Déby et dont le secrétaire général, Ibni Oumar Mahamat Saleh, est porté disparu depuis le 2 février 2008.

Preuve, s’il en était encore besoin, que la CPDC représente aux yeux des alliés du pouvoir Mps une formidable école de culture politique pour les Tchadiens même si le Boss pense au contraire que c’est son parti, créé à Bamina il y a 23 ans (mars 1990), qui fait figure de maison-mère.

CPDC ou CPRD, le plus important est qu’après 22 ans de multipartisme clanico-ethnique (une ethnie = un parti), il est peut-être temps de réfléchir à une forme de multipartisme resserré avec trois (exit le bipartisme absolu) ou cinq grandes forces politiques républicaines capables de définir clairement leurs fondements idéologiques pour un Tchad meilleur, débarrassé des tares (incompétence, corruption, injustice…) qui freinent son développement.

Il n’est pas possible de construire une démocratie forte et ambitieuse avec 200 partis politiques pour la plupart sans structures et sans aucun adhérent autre que le chef et quelques membres de sa famille.

Les mini-partis peuvent continuer à exister sur la scène et participer aux débats politiques (s’ils en sont capables) sans que leur appartenance à un groupe ethnique ne puisse influencer le jeu normal de la démocratie.

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Grigris, de Mahamat Saleh Haroun

Lors du dernier festival de Cannes, c’était le seul film africain en compétition. S’il est reparti sans aucune distinction, c’est surtout dû au niveau très élevé de la concurrence. Grigris du tchadien Mahamat-Saleh Haroun ne manque pourtant pas de qualité et  offre une très belle histoire, pudique et sensible.

Grigris, malgré un lourd handicap à la jambe, est un danseur hors pair qui se produit régulièrement dans des bars. Son destin bascule lorsque son oncle, très malade, est hospitalisé. Pour payer les soins, une fortune pour lui et sa famille, Grigris décide de tremper dans le trafic d’essence. En parallèle, il rencontre la belle Mimi qui rêve de devenir mannequin, mais qui se prostitue pour gagner sa vie. Ces deux marginaux vont unir leur destinée pour sortir de leur condition et tendre vers une vie meilleure.

Le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, prix du jury au festival de Cannes en 2010 avec Un homme qui crie, signe ici une belle histoire, très touchante, mais violente dans l’expression des sentiments qu’il décrie. Son acteur, Souleymane Deme, avec son regard intense et son sourire lumineux, habite le film et confère à Grigris une force intérieure incroyable. A ses cotés, la très belle Anaïs Monory compose un personnage touchant, tout en retenue, mais dont on comprend aisément pourquoi le héros en tombe amoureux et trouve les ressources nécessaires pour se sortir du mauvais pas dans lequel il est tombé. En face, Cyril Guei incarne la violence, celui par qui le danger arrive et complète formidablement le trio.

Par les thèmes qu’il aborde, le handicap, la prostitution, le travail clandestin, le féminisme aussi, le film flirte parfois avec le documentaire. Grigris ne laisse pas insensible et fait du bien dans une programmation ciné estivale ryhtmée par les films de studio et les grosses productions américaines.

Gala Grigris de Mahamat-Saleh Haroun, pour une vie meilleure – Gala

Tchad | Déby occulte « septembre noir »

Suite à l’interpellation de l’ex-chef d’Etat Hissein Habré et son placement en garde à vue à Dakar, le président Idriss Déby a fait le 1er juillet 2013 une sorte de « déclaration à la nation » dans laquelle il demande aux Tchadiens de se rappeler que «  en 1978 et 1979, quand [Hissein Habré] était Premier ministre sous feu Général Malloum, il avait massacré des ethnies entières à Aramkolé, des ethnies arabes, parmi lesquelles les Erigates et les Ouled id. Les rescapés ont fui et sont allés au Soudan, d’où ils ne sont jamais revenus. […] à la même période, il avait massacré des érudits musulmans, de grands Imams du Tchad ».

De nouvelles charges donc, jamais invoquées jusque-là ni par l’Etat tchadien ni par les victimes présumées, mais que Déby essaie de faire peser sur l’ancien chef d’Etat qui, faut-il le préciser, n’est poursuivi que pour les faits commis durant son règne de juin 1982 à décembre 1990.

S’agissant de cette période 1982-1990, Idriss Déby ne tarit pas de précisions macabres : « Habré a décimé des familles entières » affirme-t-il comme s’il s’agissait de faits commis personnellement par l’accusé alors qu’il est, dit-on, poursuivi non pas en tant que « coupable » mais seulement en tant que « responsable » d’avoir mis en place une institution, la DDS, dont la finalité (sécurité) a été totalement détournée par les agents en charge qui ont abusé en toute impunité de leur pouvoir en endeuillant de nombreuses familles.

Poursuivant la salve contre son illustre prédécesseur, Idriss Déby maintient que « les charniers se trouvent dans toutes les régions du Tchad, œuvre de son bras armé, la DDS (la tristement célèbre Direction de la Documentation et de la Sécurité) ». Et, entretenant délibérément l’amalgame, le chef de l’Etat affirme de façon totalement délirante que la période 1982-1990 « est une sombre période pour les rescapés de 78 ou leurs progénitures, les veuves et les enfants de ces érudits imams, les veuves et les enfants des Erigats et des Ouled id ».

Le procureur Mbacké Fall va devoir s’atteler à remettre à l’endroit la chronologie des évènements.

Sans doute parmi ceux qui ont vécu ces massacres, certains sont encore vivants pour apporter leur témoignage afin de contribuer à la manifestation de la vérité.

Mais le constat le plus surprenant, c’est que dans sa déclaration à la nation, Idriss Déby occulte totalement le fameux « septembre noir », un massacre de populations du sud du pays en 1984. Or, selon plusieurs sources indépendantes, pour l’ancien journaliste Saleh Kebzabo, Idriss Déby Itno est responsable desdits massacres. Il explique pourquoi et comment :

« Dès la prise du pouvoir [par Hissène Habré, ndlr] en 1982, Déby va connaître une ascension fulgurante: commissaire aux armées et à la sécurité du parti-Etat et, surtout, « comchef » des FANT. C’est à ce poste qu’il va s’illustrer et marquer la mémoire des sudistes qui l’ont subi de la manière la plus tragique qui soit. Les milliers de familles endeuillées dans la répression aveugle et sanglante de 1984 qui a généré le « septembre noir », c’est lui; la liquidation de centaines de cadres sudistes, c’est encore lui, jusqu’à la pacification totale du sud. Ces années noires lui colleront à jamais à la peau et il en éprouvera un complexe qui va marquer ses relations avec les sudistes

De la même façon,  Amnesty International considère que « Idriss Déby lui-même a été, jusqu’en 1989, l’un des piliers du régime ».

Le « témoignage à charge » du député Yorongar Ngaléjy donne avec force détails des éléments accablants contre l’actuel chef de l’Etat durant le règne d’Hissein Habré.

La question se pose donc de savoir si, dans sa déclaration du 1er juillet 2013, Idriss Déby est-il involontairement resté taisant sur le massacre de nos compatriotes sudistes durant ce septembre 1984 ou bien s’agit-il d’une tentative de diversion destinée à brouiller les pistes des investigations judiciaires qui viennent seulement de commencer et qui risquent d’emporter tous les ex-collaborateurs du « régime Unir » ?

Le procureur Mbacké Fall vient de déclarer que Idriss Déby « n’est pas concerné pour le moment ». Ce qui signifie qu’il le sera assurément si, au fil des investigations, des indices graves ou concordants rendent vraisemblable sa participation au massacre de septembre 1984, notamment.

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L’ours de Presse-Hangaabi

Directeur de la Publication : Mustapha B. Hattaby | Rédaction : Chroniqueurs bénévoles et Mustapha B. Hattaby