Le journaliste de connivence gagne du terrain

Depuis qu’il a appris à goûter aux joies de la communication médiatique, avec ses vraies-fausses interviews dont les questions lui sont soumises d’avance par « ses journalistes » pour être amendées, Idriss Déby ne rate plus aucune occasion pour s’abandonner à l’envie irrépressible de se donner en spectacle aux téléspectateurs de Télé –Tchad qu’il couvre de ses lumineuses analyses.

Qu’il soit assis dans son bureau ou sur le dos d’un dromadaire (TVT) ou encore sur une chaise au milieu des vaches en pleine campagne, sombrero vissé sur le crane (Africa 24), le maître du Palais rose disserte sur tous les sujets : ceux qu’il pense connaître (la Renaissance du Tchad, l’accord du 13 août 2007, le régime de Bozizé) et ceux qu’il veut nous faire croire qu’il connaît (la Démocratie, l’Economie, la Médecine, les Mathématiques, le Droit, la Diplomatie, la lutte contre le terrorisme international, etc.).

Volubile face à « ses journalistes » sourds-muets (incapables de demander des précisions, de rebondir sur une assertion, de formuler une hypothèse audacieuse, de rappeler une vérité, etc.) Idriss Déby passe certainement pour une encyclopédie vivante aux yeux de sa famille élargie, tellement il donne l’impression d’une érudition forçant le respect.

Ses approximations sur des dossiers qu’il est censé connaître et sa méconnaissance totale des sujets qu’il cherche à faire croire qu’il maîtrise ne sont presque jamais passées au crédible par la presse indépendante dont les journalistes ont sans doute mieux à faire que de décortiquer les extravagances d’un despote atteint de mégalomanie.

L’acrimonie et la méfiance qu’il a toujours entretenues à l’égard des journalistes de la presse privée expliquent peut-être le mépris ostensible avec lequel ceux-ci traitent les interviews-fleuve que le chef de l’Etat aurait pourtant aimé voir commentées au-delà du cercle de flagorneurs habituels.

Au fil du temps, le fossé s’est creusé entre l’ensemble des journaux véritablement indépendants et le dictateur, les deux camps préférant se regarder en chiens de faïence plutôt que de travailler ensemble à l’information légitime du public.

La mégalomanie a néanmoins fini par avoir raison de l’orgueil déplacé du despote qui vient d’accorder une interview exclusive à l’hebdomadaire Notre Temps dont la ligne éditoriale est l’une des plus critiques à l’égard du régime. Une première depuis de nombreuses années à en croire des sources bien informées.

L’ennui, c’est que le journaliste Gotingar Serge Massané est resté comme pétrifié face à Idriss Déby. Tel un écolier de CP2, il a laborieusement lu ses questions sans jamais rebondir ni oser le moindre recadrage lorsque le chef de l’Etat tergiversait pour ne pas répondre à la question posée. Un cirque navrant ? Au lecteur de juger à la lecture des extraits de l’interview télévisée (avec l’aimable autorisation de tchadonline) :

Gotingar Serge Massané : vous avez déclaré la guerre à la corruption en mettant en place un ministère chargé de la moralisation de la vie publique et de la bonne gouvernance. Mais les responsables qui ont été appréhendés sont de nouveau aux affaires. Qu’est-ce qui n’a pas marché dans l’opération dénommée Cobra ?

Idriss Déby Itno : « Vous savez que arrêter une personne est une chose pour implication quelconque. Prouver est une autre chose. Qui peut nous prouver que cette personne a fait ceci cela, c’est la justice. Quand vous amenez la personne et il est lavé par la justice, vous ne pouvez rien mettre sur lui. Donc il devient citoyen comme tout autre citoyen qui n’a rien fait. Dans ce cas, on ne peut pas exclure cette personne là, ses compétences de la gestion du pays puisque nous n’avons pas trop ces compétences. Nous sommes à la recherche de ces compétences-là ».

Etait-il si difficile pour ce journaliste de la presse indépendante de préciser à Idriss Déby que les personnes qui sont « de nouveau aux affaires » n’ont jamais été « lavées par la justice » contrairement à ce qu’il insinue ?

Ces personnes, tout le monde les connaît. Il s’agit notamment de : Haroun Kabadi (Président de l’Assemblée Nationale) et Mahamat Saleh Annadif (Représentant de l’UA en Somalie), pour ne citer que ceux-là. Soupçonnés d’avoir détourné quelques milliards de Fcfa alors qu’ils occupaient des postes à la Présidence, ces hauts responsables ont été successivement interpellés puis placés en détention. Le premier a bénéficié d’un non-lieu rendu dans des circonstances floues. Le second a été remis en liberté pour irrégularité de la procédure. Aucun n’a jamais été jugé alors même que la justice détenaient sûrement des charges suffisantes rendant nécessaire leur mise en examen. Leur incarcération préventive a été relativement longue pour des personnes soi-disant innocentes.

Second morceau de bravoure d’Idriss Déby qui n’a suscité aucune réaction du journaliste est celui-là :

« La corruption est un mal, est un mal. Je sais que beaucoup de ressources sont subtilisées par des hommes et des femmes sans foi ni loi. C’est visible même à l’œil nu quand vous vous promenez à l’intérieur de N’Djamena. Des villas qui se construisent ou de gros chantiers qui s’élèvent à l’intérieur du pays et autres.

L’argent ne tombe pas du ciel. C’est pas des commerçants. On sait chacun ce qu’ils gagnent, n’est-ce pas ? Cette corruption existe ! C’est un mal, il faut le combattre ».

Comment est-il possible de combattre la corruption et les détournements des deniers publics si la justice est là justement pour « laver » les coupables, « ces hommes et ces femmes sans foi ni loi » dont tout le monde « connaît ce qu’ils gagnent » mais qui bénéficient du soutien de sa majesté ? La justice, que les élus du Mps veulent définitivement détruire, a-t-elle encore les moyens et l’indépendance nécessaires pour traquer les criminels en col blanc et dire le droit ?

Etait-il si difficile pour le journaliste de Notre Temps de poser ces questions, quitte à les dépouiller de tout accent d’agressivité ?

Vivement que la presse indépendante ne verse pas dans le journalisme de connivence.

© Tchadoscopie

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Directeur de la Publication : Mustapha B. Hattaby | Rédaction : Chroniqueurs bénévoles et Mustapha B. Hattaby

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