N’Djamena, au-revoir à jamais ?

N’Djamena, siège et symbole du pouvoir. Goukouny Weddeye y est arrivé hier soir. Il se serait rallié à son tour au régime. Il ne s’agirait pas d’un véritable ralliement, mais d’un « retour définitif» de l’ex-chef de l’Etat à la terre patrie. C’est du moins ce que nous annonce depuis ce matin le blog Tchadoscopie. J’espère que ce blogueur sait de quoi il parle.
En février dernier, lorsque je formulais une opinion personnelle sur l’impasse dans laquelle, selon moi, se trouvait l’Union des Forces de la Résistance dirigée par Timane Erdimi, je savais moi aussi à peu près de quoi je parlais. Assuré du soutien appuyé du parrain soudanais et de la confiance feinte de la quasi-totalité de ses pairs, (leaders de sept mouvements armés en guerre contre le régime de N’Djamena), le dirigeant de l’UFR ne pouvait envisager une autre issue au conflit qui l’oppose à Idriss Déby que la démission « volontaire » de ce dernier ou sa destitution par la voie armée.
Autrement dit, la mise en œuvre des deux termes de l’alternative devait aboutir au même résultat : « Timane Erdimi, chef de l’Etat » (pour reprendre un intitulé récent de Tchadoscopie). Quel beau destin pour l’ex-Directeur de cabinet de Déby, seul dirigeant rebelle à avoir toujours ouvertement déclaré qu’il voulait le pouvoir ou du moins « le partage du pouvoir à parts égales avec le régime ». Mais quelle belle issue également pour la rébellion en général qui ne supporte plus de croiser les bras et regarder Idriss Déby et les siens s’activer dans leur entreprise de confiscation éternelle du pouvoir.
Pour autant, avant que cette formidable fiction ne devienne réalité, l’actualité impose de s’interroger sur une autre fiction, bien réelle celle-là : la mise en commun des forces armées et des destins politiques des dirigeants entre les mains de Timane Erdimi. Cette mise en commun était incontestablement fictive dès le départ. Aussi, devait-elle très vite montrer ses limites. S’il est en effet vrai que l’union fait la force, il n’est pas moins vrai que l’union des intérêts divergents accouche souvent  d’un colosse aux pieds d’argile. Or, l’Union des Forces de la Résistance est tout sauf une communauté d’intérêts. Les dernières actualités de notre « Guerre sans fin », ainsi observée par le journal Le Monde, sont là pour le démontrer : l’échec voulud’Am Dam (quoi qu’en dément Acheikh Ibni Oumar), les ralliements attendus des soldats qui s’en étaient suivis, celui inattendu de Soubiane il y a quelques semaines et ceux« exceptionnels » à venir annoncés par Ahmat Yacoub s’exprimant sur la chaîne Al Jazeera dans ses nouvelles fonctions de chargé de mission auprès du Médiateur de la République.Ces derniers rebondissements dans le paysage politique tchadien confortent donc sans aucun doute mes affirmations d’il y a six mois : l’UFR dirigée par Timane Erdimi me semble être dans l’impasse en ce qu’elle est condamnée à renverser Idriss Déby par tous moyens ou à demeurer à Khartoum à jamais dans l’hypothèse d’une incapacité manifeste de parvenir à cette fin. Mais cette dernière solution n’était selon moi valable que pour le seul Timane Erdimi dont l’état de pourrissement des rapports personnels avec Idriss Déby excluait toute démarche en vue d’une négociation pacifique qui se solderait par un retour au bercail à la façon Garfa-Nour-Djinédi-Tamboulé-Soubiane-Goukouni. Vivant à N’Djamena, Timane Erdimi, lui, le serait seulement en qualité de Chef d’Etat. Il a d’ailleurs réaffirmé cette intention dans sa déclaration au peuple à l’occasion du 11 août. Voilà brièvement résumée mon opinion exprimée au début de cette année.Mais les dernières évolutions plus haut évoquées donnent une nouvelle acuité à mon analyse antérieure, car j’avoue qu’en février 2009, j’étais non seulement loin d’imaginer les contours de la fiction de l’UFR mais surtout d’évaluer l’exacte étendue des marges de manœuvres politiques laissées à l’ensemble des poids lourds de la rébellion tchadienne par le parrain soudanais en raison des gros moyens matériels et financiers mis à leur disposition. Et cette marge de manœuvre me semble se rétrécir davantage depuis le ralliement de Soubiane. Il faut souligner que les Soudanais n’ont pas été autorisés à participer aux négociations de Tripoli entre les hommes de Déby et les leaders du Mouvement National que sont Soubiane et Tamboulé. En guise de représailles, les services de sécurité soudanais ont confisqué véhicules, armes et munitions mis à la disposition des hommes de Soubiane. Pire, ce dernier est interdit de séjour dans la capitale soudanaise et se retrouve donc aujourd’hui à Tripoli après 48 heures seulement passées à N’Djamena. Il est même sommé, paraît-il, de revoir à la baisse ses exigences de ralliement. Il se retrouverait sans doute à faire le pied de grue devant les portes des Ministères pour espérer avoir une audience avec Idriss Déby en vue de la mise en application de l’accord qu’il a signé le 25 juillet 2009 avec le Médiateur de la République.Dès lors, il ne s’agit plus de disserter sur les négociations que pourraient engager la rébellion et le régime de N’Djamena en vue d’un retour au pays, mais de s’interroger surtout sur la reconfiguration des rapports entre Khartoum et la rébellion tchadienne dont elle finance les activités subversives contre le régime de Déby. La question qui se pose est celle de savoir si à l’heure actuelle le Général Mahamat Nouri, Timane Erdimi et Adouma Hassaballah sont-ils, oui ou non, libres d’opter pour une négociation avec N’Djamena en vue de signer un accord politique ?
La réponse à cette question se trouve en partie dans les déclarations de Dabio Ahmat Yacoub faites sur la chaîne qatarie  Aljazeera dimanche dernier. Selon le nouveau chargé de mission du Médiateur de la République, le régime de N’Djamena a des « contacts avec tous les leaders de la rébellion à l’exception de 2 d’entre eux ». Même s’il n’a pas cité les noms de ces deux dirigeants qui se refusent à tout contact avec les émissaires de Déby, il est facile de deviner, avec quelques réserves, qu’il s’agit du Général Mahamat Nouri et de Timane Erdimi. Mais encore faut-il déterminer s’il s’agit d’un « libre refus » de ces dirigeants de prendre contact avec N’Djamena ou d’une « obligation de refuser » tout contact avec les émissaires de Déby que le Soudan fait peser sur ces deux dirigeants.- Il peut bien évidemment s’agir d’un « libre refus » assumé par les deux dirigeants et ce, en conformité avec le but poursuivi par la rébellion à savoir le renversement du régime de Déby Itno. Timane Erdimi, très conscient du fait que Déby n’hésitera pas à l’assassiner à la moindre erreur d’un retour à N’Djamena sous les auspices de Kadhafi ou de quiconque soit-il, a d’ailleurs réaffirmé le 11 août que « nous ne renoncerons jamais à débarrasser le Tchad de cette bande mafieuse, inconsciente qui ne se pense qu’à s’enrichir, tuer, piller et violer ». La posture radicale du dirigeant de l’UFR a été affirmée auparavant par son porte-parole Abderamane Koulamallahqui avait déclaré dans un communiqué, au lendemain de la signature de l’accord du 25 juillet 2009, que « pour  notre part, nous affirmons toujours notre détermination à renverser la dictature ». A l’UFDD, un discours semblable est encore récemment tenu par son représentant Europe, Michelot Yogogombaye. Dans une adresse à son Président Mahamat Nouri en date du 24 juin 2009, Yogogomaye affirme d’abord que « la lutte de notre Peuple pour un devenir meilleur pour le Tchad est légitime » avant de prévenir l’ennemi que cette lutte « se poursuivra par tous les moyens jusqu’à la fin de l’arbitraire, de l’injustice, à la libération totale ». Ce faisant, il n’est pas étonnant que l’offensive de charme engagée par le Médiateur de la République laisse indifférents les deux poids lourds de la rébellion.- Mais, on ne peut pas occulter l’hypothèse qui voudrait que l’impossibilité du Médiateur d’entrer en contact avec ces leaders soit la conséquence d’une « obligation de refuser tout contact »imposée par Khartoum. Dans cette hypothèse, plus réaliste que la précédente, il convient d’écarter le cas de Timane Erdimi. Forcé ou non à ne pas prendre langue avec le Médiateur, celui-ci ne peut vivre tranquillement à N’Djamena sous le régime Déby sans risquer de se faire trucider comme l’ont été Abbas Koty et Laokein Mbardé. En revanche, il faut y inclure le cas d’Adouma Hassaballah, Président de l’UFCD, mastodonte des mouvements rebelles. L’obligation de refuser tout contact est donc probablement faite à Nouri et Adouma Hassaballah en raison notamment des millions de dollars que ceux-ci ont reçus de la part de leur parrain. L’objectif étant de faire la guerre et non pas de chercher à négocier, les dirigeants de la rébellion ont une obligation de résultat vis-à-vis de Khartoum.
Il faut rappeler que la principale cause de la prise en charge intégrale de la rébellion tchadienne par Al-Bachir réside dans la chute du régime de N’Djamena que Mahamat Nouri, Timane Erdimi, Adouma Hassaballah et consorts doivent parvenir à réaliser. Khartoum n’agit pas par altruisme pour favoriser un quelconque avènement de la démocratie au Tchad. Idriss Déby cherchant à déstabiliser le régime soudanais en accueillant sur le territoire tchadien de multiples groupes armés darfouris, hostiles à Al Bachir, qu’il finance, le Président soudanais use des mêmes moyens contre son ennemi de façon tout à fait légitime et ne s’en cache pas. Dès lors, Nouri et Adouma qui ont promis à Khartoum de chasser Déby du pouvoir en contrepartie d’un soutien financier massif ne jouissent plus d’aucune liberté dans le choix leur propre stratégie politique. Ce choix était encore possible jusqu’en 2007 où les deux pays en guerre manifestaient une disponibilité commune à se débarrasser de leurs « mercenaires » respectifs. Depuis les attaques de N’Djamena et de Khartoum en 2008 par rébellion interposée, les données ont changé et les positions se sont radicalisées. Tous ceux qui ont reçu beaucoup d’argent et qui ne sont pas parvenus à un rendement productif ne sont plus libres de leurs mouvements.On peut gloser indéfiniment sur les retombées insignifiantes de l’accord du 25 juillet 2009 signé par Soubiane et la situation dans laquelle se trouve-t-il aujourd’hui, confronté qu’il est à l’impossibilité de faire rentrer ses troupes avec leurs armes sur le territoire tchadien. Mais encore faut-il se poser la question de savoir si Mahamat Nouri et Adouma Hassaballah ont-ils la possibilité de négocier et de signer des accords avec la même liberté de mouvement que Soubiane, même pour un résultat insignifiant. Rien n’est moins sûr ! car, échaudée par l’exemple de Mahamat Nour Abdelkérim qui a vendu au prix fort l’arsenal soudanais à Kadhafi et rallié N’Djamena par la suite, Khartoum qui a massivement investi dans l’UFDD ne se laissera pas avoir une deuxième fois. Toutefois, n’étant pas prisonniers du parrain, ces dirigeants de la rébellion sont libres de leurs mouvements. Ils peuvent négocier avec le régime et rentrer à N’Djamena s’ils le souhaitent, mais sans l’arsenal militaire mis à leur disposition par Khartoum. Ils se mettront alors sous les ordres d’Idriss Déby et ses faucons.C’est où s’envole à jamais le rêve de conquérir N’Djamena depuis l’Ouest soudanais.Tensions intérieures, coups bas, intrigues, crocs-en-jambes, abus en tout genre ont eu raison de la tentative de mise en commun des forces de la rébellion entre les mains de Timane Erdimi. La décroissance des forces consécutivement aux multiples échecs face à Déby a fait le reste. Fictive parce que composée de parfaits hypocrites, l’UFR n’a jamais représenté une grande force capable d’inquiéter la soldatesque de Déby. Ceux, comme Abakar Tollimi et autres cadres, qui ont un rôle directeur au sein de la rébellion, n’ont pas su se montrer à la hauteur de leur mission. Et pendant ce temps, dans les sombres allées de N’Djamena et dans les somptueux salons des capitales occidentales, se prépare activement la succession de Déby Itno au trône. Rien n’est laissé au hasard. Les faucons auraient juré de conserver le pouvoir au sein du MPS par tous moyens et élaborent des plans diaboliques à cet effet. Mahamat Saleh Annadif et Mahamat Moussa Faki, pour ne citer que ceux-là, nourriraient l’espoir de succéder à Idriss Déby. Les ex-cadres du RFC ne se ferment pas non plus les portes.
Trop d’argent démotive en ôtant principalement l’envie de travailler. On a découvert sur le tard que l’argent, c’était la principale motivation sinon l’obsession de certains parmi les cadres de la rébellion. Pourvu qu’il soit en dollars, espéraient-ils secrètement. La rébellion en a reçu un peu trop de la part des Soudanais. Ses besoins ont évolué. La nature vénale de certains de ses membres commence à se manifester. N’Djamena n’est plus la priorité. Khartoum doit revoir ses plans. Le pouvoir ou l’argent facile, l’UFR doit nous éclairer sur ses véritables ambitions.

 

Nour Adoum Hissein Ben Hassaballah Abderaman Aboud

Khartoum

Sudan

L’ours de Presse-Hangaabi

Directeur de la Publication : Mustapha B. Hattaby | Rédaction : Chroniqueurs bénévoles et Mustapha B. Hattaby